Charlotte Perriand a traversé le vingtième siècle. Le siècle des guerres, des combats politiques, de la mondialisation. Dans ses créations, elle a tenté de répondre aux enjeux de ce siècle. À la Cité radieuse, elle a encouragé l’émancipation de la femme en ouvrant la cuisine, espace autrefois complètement cloisonné ; elle a conçu la “salle de séjour à budget populaire” pour permettre aux classes moyennes émergentes de bénéficier du confort
moderne.
Quelle influence le XXIè siècle aurait-il eu sur son oeuvre ? Nous avons choisi de croire qu’elle y aurait vu, comme nous, deux symptômes. D’une part, le péril climatique, probablement l’enjeu majeur commun à l’humanité ; d’autre part, l’envie de revenir à soi, loin du tumulte et des excès, de reprendre le temps de vivre, de contempler, de s’ennuyer, de s’écouter.
Nous proposons de construire une salle d’eau qui répondra à ces deux contraintes. Elle sera un module flottant, mobile, rattaché à la terre par un ponton : c’est l’anticipation de la montée des eaux par l’habitat sur l’eau. Cette cellule sera aussi le lieu de la lenteur, du nu, du « soi ». Multi-usages, il permettra à ses usagers non plus de séquencer et scinder les actes de l’hygiène quotidienne (douche-besoins naturels bain-toilette), mais de les réunir en un seul moment à soi, ou à deux. Cette concentration des usages entre en résonance avec la salle de bain qui existe au Japon, où Charlotte Perriand a vécu.
Notre module s’organisera autour d’un mouvement, une silhouette, une forme- signature : une vague. Dans cette ondulation, l’absence d’angle offre un nombre illimité d’usages et de positions pour le corps. La vague se répètera plusieurs fois (au sol, au plafond, sur les murs), avec à chaque fois un usage distinct :
– Au sol et/ou dans l’eau: douche, bain, toilettes,…
– Au plafond : rangement, lit,…
– Sur les côtés : rangement, support pour s’adosser, comptoir,…
La salle d’eau, le seul lieu où le corps entier s’expose au toucher, constituera une expérience tactile grâce à un travail sur les matériaux. À chacun des usages sera associée une texture appropriée. Cette contrainte nous permettra aussi de réaliser un travail photographique en noir et blanc où la variété des textures viendra se substituer à la couleur.
Cet espace flottant ne saura être pensé que comme un module rattachable à d’autres modules, l’idée étant d’anticiper sur l’habitat flottant que la montée des eaux et l’évolution du trait de côte rend de plus en plus probable. C’est pourquoi nous souhaitons le faire flotter sur le bassin ouest de la Fondation Louis-Vuitton. Le réemploi du module flottant sera envisageable dans des espaces aquatiques urbains, dans les festivals et rencontres étudiantes – où la question de l’hygiène passe souvent à l’arrière-plan – et, bien évidemment, montée des eaux oblige, en haute-mer.
L’aspect japonisant de cet espace d’hygiène, la multifonctionnalité de cette petite surface, la répétition du mouvement de la vague et l’ancrage dans les enjeux de notre temps ancrent ce module dans la continuité des travaux de Charlotte Perriand.